La joie face à la souffrance d’autrui

À l’heure où les célébrations, les fêtes et les moments de joie rythment encore nos vies, une question troublante surgit : comment se réjouir quand tant d’autres souffrent ? Peut-on véritablement goûter au bonheur sans se soucier du malheur d’autrui ?Le bonheur, lorsqu’il est vécu sans les autres ou contre les autres, devient une illusion — pire encore, une forme de malheur masqué. Dans un monde marqué par les inégalités, les drames quotidiens, la solitude, la maladie ou encore la détention, les instants de joie ne sont jamais totalement indemnes d’un sentiment de culpabilité morale. Fêter, partager, rire, c’est aussi tenter d’oublier les incertitudes qui nous guettent tous.Mais certains, loin d’ignorer cette tension, la ressentent avec intensité. Ils comprennent, souvent à leurs dépens, que la santé et la liberté sont les seuls biens véritables, les trésors les plus précieux. Leur absence révèle cruellement leur valeur. Et pourtant, la société actuelle semble érigée sur un principe inverse : profit personnel, quête individuelle, recherche d’efficacité à tout prix. On se précipite pour partager la joie des autres, même sans y être invité, mais on fuit leur malheur comme une charge inutile, sans rentabilité sociale.La solidarité, la sympathie, la compassion deviennent alors des vertus en voie de disparition. Pourtant, elles sont, aux côtés de la foi pour certains, les seules forces capables de « soulever des montagnes » et de réparer les cœurs meurtris.Nous vivons une époque paradoxale : chacun veut préserver son bonheur, même si cela implique d’ignorer, voire de provoquer, le malheur d’autrui. Dans un monde où les drames humains sont devenus presque banals, où les cris des uns n’interrompent plus les rires des autres, la question devient incontournable : est-il encore moralement possible d’être heureux si notre bonheur repose sur l’exclusion, l’oubli ou la souffrance d’autrui ?Le bonheur vrai ne peut être égoïste. Il est fragile, solidaire, et ne s’épanouit vraiment que lorsqu’il éclaire aussi le visage des autres. Car à quoi bon sourire si, tout autour, il n’y a que larmes et silence ?

Par Tibou Kamara